Actualité > Droit à l'énergie seule ONG invitée au congrès de l’ODSTA [sept 2003]
Entretien avec Basile MAHAN GAHE, Président de la C.M.T.


Dans ce congrès, nous avons rencontré le Président de la C.M.T. (Confédération Mondiale du Travail), Basile MAHAN GAHE, par ailleurs administrateur du B.I.T. (Bureau International du Travail). Reproduit d’après les notes prises alors, voici un aperçu de nos entretiens.

Question : Le congrès de l’ODSTA a témoigné de l’extrême pauvreté de l’Afrique. En même temps que des voix s’y sont élevées pour dire que toutes les causes n’étaient pas externes.

Réponse : Des voix se lèveront toujours, comme dans ce congrès, tant qu’il n’y aura pas d’équité sociale dans nos différents pays d’origine. Cela tient au fait qu’on a toujours accusé la colonisation, puis le néocolonialisme, mais qu’aussi, on se rend compte que ses dirigeants ne mettent pas le doigt sur ce qui peut être essentiel pour l’Afrique.

La fameuse indépendance est loin d’être une indépendance économique réelle, ni même une indépendance politique. Donc, et d’abord, il y a un vrai manque de maturité de certaines personnalités politiques. C’est ce que traduit notamment l’absence de programmes de gouvernement et donc de développement. C’est pour cela aussi que les hommes politiques ont toujours orienté les populations vers les régionalismes, les extrémismes religieux, les appartenances ethniques. De telles orientations n’aident pas les populations à réfléchir sur leur propre situation, leurs conditions de vie et d’avenir. Au niveau de sa personne, l’Africain est coincé, empêché de réfléchir sur lui-même.

Question : Cela vaut-il aussi pour l’énergie ? Plus généralement, quelle est votre approche, à cet égard, du NEPAD et de toutes les grandes questions qui touchent aujourd’hui le continent africain ?

Réponse : L’énergie africaine a été prise en otage par les mêmes, mais aussi par les sociétés transnationales dont le seul but est de nous exploiter.

Je voudrais, à ce propos, dire une chose qui me tient à cœur. Il faut prendre l’Africain comme une grande personne et lui demander son avis. On ne le fait jamais. Est-ce qu’il aime ce qu’on lui sert ? Moi, comme chacun, je le demande à mes propres enfants. Ceux qui possèdent et nous dirigent directement ou indirectement ne le demandent jamais à l’Africain.

Depuis la mise en place des plans d’ajustements structurels (P.A.S.), jamais les gouvernements, pas plus que le Fond Monétaire International ou la Banque Mondiale, n’ont associé l’Africain, le travailleur africain, à la réflexion. Tout est toujours tombé « du ciel », sans explication.

Autre exemple qui montre que, d’avance, le travailleur africain est culpabilisé pour être mieux ligoté : la déréglementation. Sous prétexte d’attirer les investisseurs étrangers et l’emploi, il est poussé à lier ses mains d’avance, en renonçant à ses droits. Il en va de même s’agissant de nos matières premières, notamment le cacao et le café : jamais les paysans n’ont été consultés pour que les prix tiennent compte de leurs difficultés.

S’agissant plus précisément du nouvel accord de partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), j’ai comme un premier réflexe de bon sens. Je me méfie toujours de publicités concernant ce qui va m’arriver sans que j’ai eu mon mot à dire. On nous a déjà fait le coup avec les plans d’ajustements structurels, et je me méfie d’autant plus que les initiateurs de ce NEPAD sont à fond engagés dans des politiques ultra-libérales.

Par ailleurs, on ne dit pas à qui profitera le NEPAD. On dit développement de l’Afrique, mais de quelle Afrique parle-t-on ? Qui fera les routes et à quels salaires ? Que peuvent espérer les paysans ? Que peut-on attendre des zones franches, qui sont des zones de non-droit, des zones donc dangereuses, surtout pour les plus faibles ? Peut-on se satisfaire du seul fait d’avoir un emploi ?

Pour leur part, l’Europe et les USA se sont en fin de compte développés sur le droit et le respect de l’autre. Pourquoi l’Afrique se contenterait-elle de « l’informel » ?

Pour moi, tout cela cache une chose : l’exploitation, et cela remet en cause tous les prétendus discours sociaux.

Question : Dans ce cas, quel est le rôle de « la bonne gouvernance » ?

Réponse : Comment peut-on parler de « bonne gouvernance » quand ce qui l’emporte, c’est la déréglementation dans l’entreprise et, partout dans la société, la casse de tout ce qui protège l’être humain, la disparition des normes à respecter ?

La bonne gouvernance, s’il s’agissait vraiment de cela, ce serait l’exigence du respect du droit, du respect de l’autre dans un pays, le recours à la discussion libre avec tous les partenaires pour régler les problèmes. Ce serait la transparence basée sur l’égalité des droits et la justice. La bonne gouvernance, ce devrait être la démocratie et la justice sociale. Au-delà des mots, aujourd’hui on lui tourne le dos.

Question : Le congrès de l’ODSTA a adopté une résolution sur l’énergie comme droit fondamental pour les individus et leur développement collectif. C’est une première !

Réponse : La seule vraie richesse pour un pays forestier – en dehors des hommes et des femmes – ce sont ses forêts, ses rivières et la mer. Or, la déforestation va s’accélérant au profit des pays occidentaux et on pollue nos eaux. L’Afrique n’a aucun moyen de contrôler les bateaux qui la longent ou la traversent. Et toutes nos villes meurent sous les déchets.

L’énergie et le droit à l’énergie peuvent être des oubliés pour à la fois la vie des gens, le développement et la lutte pour sauvegarder l’environnement. C’est pourquoi on ne peut que se réjouir de la venue de votre ONG ici et de la résolution de notre congrès.

Un tel développement, qui ne fasse pas de mal, réellement bénéfique, implique impérativement que l’Etat joue son rôle de garant des intérêts collectifs.

Question : Le droit à l’énergie concerne-t-il naturellement les syndicats ?

Réponse : Le rôle du syndicat, c’est avec eux de faire en sorte que la vie des travailleurs s’améliore, ce qui est impossible si ces travailleurs n’ont pas accès à l’énergie. L’accès à l’énergie doit donc être une préoccupation majeure dans la formation et toutes les dimensions de l’action syndicale.

Question : Qu’est-ce qui empêche les gouvernements, les Etats de traduire ce droit dans leurs textes constitutionnels ?

Réponse : Notre jugement est sévère, mais nous devons reconnaître que nos gouvernements ont un poids lourd sur la tête, comme dans tout le tiers-monde : c’est la dette. Elle grippe, bloque pratiquement tous les projets et freine y compris les revendications syndicales concernant tous les domaines de la vie.

Si la dette était supprimée, cela libérerait les voies de développement et l’action revendicative aussi. Il en irait de même – mais les deux choses sont liées – si un pays pouvait intervenir dans la fixation des prix des matières premières. Si, aussi les sociétés multinationales qui « délocalisent » chez nous avaient un minimum de morale et respectaient quelques règles (elles viennent dans le tiers-monde, mais elles n’accordent même pas à nos travailleurs le tiers des salaires qu’elles doivent concéder ailleurs !). Si les blocages de la dette et des prix sautaient, alors les gouvernements seraient mis complètement au pied du mur pour agir dans le sens de la satisfaction des besoins des populations.

Question : Notre association projette d’organiser au Maroc, au cours du premier semestre 2004, un Forum Mondial de l’Energie, auquel bien évidemment vous serez invité.

Réponse : C’est avec plaisir que je participerai personnellement, comme Président de la CMT, à votre initiative, mais aussi comme Africain et comme administrateur du B.I.T.

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